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Jean Biès l’éveilleur  et l’enchanteur
Entretien avec François Chenet

« Seul le retour à l’Essentiel permettra le retour de l’Essentiel », écrivait-il. Écrivain et poète, auteur d’une trentaine de livres, Jean Biès (1933-2014) était un « chercheur de vérité ».
Engagé dans une profonde quête spirituelle, il n’a cessé de s’interroger sur la « dimension initiatique de l’existence » et d’analyser la crise du monde moderne et les impasses de la modernité occidentale. Jean Biès avait essentiellement en vue de « rendre une âme au monde moderne qui l’a perdue », observe François Chenet, indianiste, professeur de philosophie à la Sorbonne qui fut l’un de ses proches. Ce dernier nous a accordé un entretien à l’occasion de la publication du journal spirituel de Jean Biès (Le Livre des jours. 1950-2007, aux Éditions Hozhoni).



Pourquoi son œuvre est-elle restée dans une « relative pénombre », comme l’écrivait en 2014 Françoise Bonardel dans un Hommage à Jean Biès ? Est-ce parce qu’elle se situe à la convergence du littéraire et du spirituel ?

Assurément. Que cette œuvre brillantissime, ce pur diamant qui a éclairé la vie de ses lecteurs d’une si belle lumière autant par sa rigueur doctrinale que par la beauté de son style aux irisations poétiques (et d’une lumière telle que sa lecture s’est à son tour souvent accompagnée de singulières synchronicités acausales, comme maints d’entre eux peuvent en témoigner) n’ait pas connu toute l’audience qu’elle méritait, qu’elle soit donc restée injustement méconnue du seul fait qu’elle fut cernée par la « coalition du silence » et victime de la « conjuration du silence » – ce nouveau bûcher à la mode, disait-il –, n’est guère étonnant. Tout ce qui est beau et profond n’est-il pas difficile autant que rare ? Comment en aurait-il pu être autrement dans le brouhaha de notre époque, engluée dans le matérialisme et où de surcroît la vie littéraire, régulièrement investie par de vaines avant-gardes, est encombrée de valeurs surfaites ? Il ne suffit pas d’invoquer des raisons tenant à la sociologie de la vie littéraire, s’il est vrai que cette œuvre s’est élaborée à l’écart des milieux littéraires, intellectuels et médiatiques parisiens, milieux trop souvent faisandés (de nos jours, comment être reconnu si l’on a fait le choix de vivre en province et que l’on n’a pas d’agent littéraire, d’attaché de presse, etc.). C’est surtout que cette œuvre, qui cherchait à rendre une âme au monde qui l’a perdue, s’inscrit délibérément à contre-courant de la modernité et s’oppose au réductionnisme contemporain de sorte qu’elle ne pouvait s’adresser qu’à un public choisi, déjà en quête de valeurs spirituelles. Somme toute, ce qu’il disait de René Guénon ne trouve-t-il pas à s’appliquer à Jean Biès lui-même : « Il était normal en somme qu’il en fût ainsi, comme il en est toujours ainsi pour les prophètes, les éveilleurs et les révélateurs. Mais il était tout aussi normal que cette œuvre irremplaçable éclatât un jour aux regards, et qu’au nom de la plus élémentaire honnêteté intellectuelle, hommage lui fût rendu6. »